lundi, septembre 11, 2006

 

Les changements démographiques en Europe et leurs conséquences.

Dans son ouvrage intitulé « L'espérance de vivre. Âges - générations et sociétés.», publié par les éditions Le Seuil en octobre 2005, Jacques Véron faisait le résumé suivant de la situation en Europe au plan de la démographie :

« La très forte augmentation, depuis deux siècles, de l'espérance de vie dans les pays les plus développés nous permet d'être beaucoup plus nombreux à atteindre des âges élevés.La pyramide des âges s'en ressent : la population vieillit.

Non seulement les attitudes à l'égard de la vie et de la mort se transforment, mais une véritable "gestion des âges" devient nécessaire.

Les relations entre les générations se modifient en profondeur et affectent toute la dynamique des sociétés, des solidarités effectives ou possibles à la dépendance économique mais aussi aux questions éthiques : quel est le coût économique de l'allongement de la durée de vie et comment résoudre les problèmes qu'il pose, si la quantité de vie en plus se traduit par une dégradation de sa qualité ? C'est une réflexion sur les liens entre l'histoire de l'individu, celle de sa génération et celle de la société… »


Dans les mois qui ont suivi la parution de ce volume, précisément à la fin de février 2006, un rapport d’information préparé par la délégation de l’Assemblée nationale française, pour l’Union européenne, était déposé à Paris. Ce dernier venait apporter de l’eau au moulin sur les façons d’aborder cette problématique de plus en plus pressante au sein des nations faisant partie de l’Union européenne (et aussi partagée par de nombreux autres pays dans le monde). Intitulé « Les changements démographiques et la nouvelle solidarité entre générations. », le rapport pose d’abord un premier diagnostic sur les deux grands défis démographiques auxquels l’Europe est présentement confrontée :

« L'Europe doit actuellement faire face à deux défis démographiques. Il s'agit, d'une part, d'une fécondité insuffisante, même si certains pays tels que l'Irlande, la Suède ou la France sont dans une situation bien plus satisfaisante que d'autres, tels que l'Allemagne.

Il s'agit, d'autre part, de tenir compte des conséquences du vieillissement qui réduit notamment, à politiques inchangées, la population active et le dynamisme économique, et menace ainsi la pérennité de notre modèle social.

En fait, le rapport déposé par la Délégation de l'Assemblée nationale pour l'Union européenne visait à établir une présentation globale du problème et à envisager la capacité d'intervention de l'Union en la matière.

Le rapport propose que l'Union favorise une convergence vers le haut de la fécondité de l'ensemble des États membres, grâce à des politiques adaptées s'inspirant des exemples suédois et français et reposant sur trois principes fondamentaux : 1) la levée des obstacles à la conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle, 2) la parité, 3) le libre choix démographique des parents grâce à des aides adaptées.

Il envisage aussi les conditions d'un passage optimal à la société des quatre générations, orienté sur un recentrage de la solidarité vers les personnes les plus âgées.

Pour cela, il préconise la poursuite des objectifs d'élévation du taux d'emploi des plus de 55 ans et l'engagement d'une réflexion de fond sur la dépendance, de manière à prendre en compte, notamment, les conséquences à long terme de l'installation des retraités dans d'autres États membres que ceux où ils ont exercé leur activité professionnelle. »

Dans son introduction, Mme Arlette Franco, députée, agissant à titre de présentatrice du rapport, fait état de la situation suivante :

« Mesdames, Messieurs,

De tous temps, la démographie a été l'une des grandes préoccupations du politique. Cette constance ne saurait toutefois occulter que les termes de la réflexion qu'elle a nourrie ont profondément évolué.

Dans les sociétés traditionnelles, fortement rurales et marquées par une fécondité très élevée, une très forte mortalité et une espérance de vie limitée, l'obsession du nombre comme facteur de puissance économique, fiscale ou encore militaire, ainsi que comme élément de pérennité des peuples après les grands fléaux comme la peste noire ou les grandes catastrophes telles que la guerre de Trente ans, a alterné, selon les circonstances ou le tempérament des hommes, enclins à l'optimisme ou bien au pessimisme, avec la peur de l'excès face à l'insuffisance de terres, aux calamités agricoles et à la famine.

Aux appels de la Bible à une fertilité généreuse et à l'expansion, à l'aphorisme de Jean Bodin, à la Renaissance, « Il n'y a de richesse que d'hommes », répondent en contrepoint la stabilité de la population pour la cité idéale imaginée par Platon dans Les lois ou, plus récemment, le pessimisme mécanique de Malthus, dont l'Essai sur la population, publié en 1798, prédit l'apocalypse en mettant simplement en regard la croissance de la population et les limites qu'il estime absolues et intangibles des ressources terrestres.

Deux siècles après, les événements ont largement démenti le pronostic de Malthus.

Au milliard d'habitants que comptait le monde vers 1810 ont ainsi succédé les 6,5 milliards qui y vivent actuellement et bien mieux qu'à l'époque, dans l'ensemble naturellement.

Cette « explosion démographique » a été permise par les révolutions agricoles, qui ont considérablement accru les rendements, à l'essor sans précédent des progrès techniques dans l'utilisation des hommes, dans la connaissance des ressources géologiques et minières comme dans l'usage des matières premières. Ont ainsi été progressivement repoussées par la science Les limites de la planète, selon l'expression d'Hervé le Bras, titre d'un ouvrage publié en 1994.
Parallèlement, les comportements des peuples ont également évolué. Les Européens d'abord, notamment les Français dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, les autres nations ensuite, au fur et à mesure de la diffusion du modèle européen puis des progrès médicaux et de l'hygiène publique, ont fait l'expérience de la « transition démographique » caractérisée par :


- la forte chute de la mortalité, notamment de la mortalité infantile ;
- la baisse, avec un décalage, de la natalité, par la diffusion progressive du contrôle des naissances, lequel est depuis l'après-guerre facilité par les nouvelles méthodes contraceptives ;
- la progression de la population, qui se prolonge après la diminution de la natalité en raison de l'augmentation de l'espérance de vie (en pratique trois voire quatre générations sont simultanément en vie contre deux et rarement trois auparavant).

À l'issue de cette transition, l'espérance de vie continue à augmenter, de moins en moins vite toutefois, et le nombre d'enfants par femme s'établit à une valeur proche de 2,1, qui est le seuil de renouvellement de la population (Il est en fait de l'ordre de 2,07, mais on conservera par souci de simplicité le chiffre de 2,1, le plus communément utilisé, pour la suite du rapport).
Les données collectées par l'ONU illustrent bien cette transition, et le décalage de l'Afrique par rapport à l'Amérique latine et à l'Asie, où tant le Japon que la Chine ont réalisé pour des raisons diverses leur transition dans des délais beaucoup plus brefs que les longs deux siècles et demi de la France, du Royaume-Uni et de la Suède.

Après la phase du baby boom, qui a marqué les pays occidentaux après la Seconde guerre mondiale, l'Europe a, quant à elle, atteint, semble-t-il, ce que certains démographes qualifient de « modernité démographique » ou de « seconde transition démographique », caractérisée par une fécondité très faible, de quelque1,5 enfant par femme actuellement, bien inférieure au seuil de renouvellement de 2,1 enfants par femme.

Même si elle n'est pas seule dans cette situation, puisqu'il en est de même de la Chine, en raison de la politique de l'enfant unique mise en place en 1979 après plusieurs années de mesures moins contraignantes de planification des naissances, et du Japon, notamment, l'Europe ne peut s'en satisfaire.

Celle-ci porte, en effet, en elle-même les germes d'un déclin qui menace son dynamisme économique et son modèle social.

Les 4,73 millions de nouveaux nés de l'Europe des Vingt-cinq de l'année 2003, compensent à peine, dans l'immédiat, nombre pour nombre, les 4,53 millions de décès. Le solde positif de 185 000 individus qui permet la poursuite de l'augmentation continue de la population ne doit pas faire illusion : il est le résultat du seul allongement de l'espérance de vie. La population européenne vieillit donc et, dans cette optique, les nouveaux nés ne sont pas suffisamment nombreux pour assurer l'avenir des peuples de l'Europe. Le seuil de renouvellement de 2,1 enfants par femme n'est plus atteint depuis environ une génération, soit 30 ans, dans une grande partie de ses États.

Sur le plan politique, une action s'impose donc, dans la perspective et au-delà de la nécessaire prise de conscience à l'émergence de laquelle d'abord le Pacte européen pour la jeunesse, intervenu à l'initiative de l'Allemagne, de l'Espagne, de la France et de la Suède avant le Conseil européen du printemps 2005, puis le Livre vert lancé par la Commission européenne au printemps dernier « Face aux changements démographiques, une nouvelle solidarité entre les générations », qui sert de base au présent rapport, apportent une importante contribution…

Ces grands thèmes autour duquel le questionnaire est articulé ont donc été seuls pris en compte pour sa structuration :

- les défis de la démographie européenne : défi d'une natalité faible, contribution possible de l'immigration ;
- une nouvelle solidarité entre les générations ;
- quel rôle pour l'Union ?

Une action politique en matière démographique est cependant complexe à mettre en œuvre, car tous les États membres ne se trouvent pas dans la même situation.

La France, dont le nombre des naissances fluctue autour de 800 000 depuis le début du XXe siècle, qui conserve actuellement un solde naturel positif, et dont le taux de fécondité est de 1,9 enfant par femme, fait exception. Elle n'est cependant pas seule et certains pays scandinaves sont proches d'elle.

La situation est en revanche préoccupante dans quatre autres des six pays les plus peuplés de l'Europe : Allemagne, Italie, Espagne et, enfin, Pologne, dont les soldes naturels sont négatifs et où la fécondité est basse, inférieure à 1,4 enfant par femme…

Partant naturellement de ce qu'une politique nataliste classique fondée sur la diminution de l'activité professionnelle des femmes et les incitations à la procréation serait si anachronique qu'elle ne peut être qu'écartée d'emblée, il est proposé que l'Union favorise une convergence vers le haut de la fécondité de l'ensemble des États membres. Il s'agirait ainsi d'assurer la diffusion de principes en vigueur dans les pays, la France et la Suède notamment, où la fécondité s'est maintenue à un bien meilleur niveau et fait l'objet de politiques adaptées, permettant de dépasser le stade de la « seconde transition » pour entrer dans une véritable modernité grâce à la parité, aux mesures de conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle et à des aides financières adéquates.

En contrepoint, pour tenir compte des conséquences de l'augmentation de l'espérance de vie, il est proposé une coordination de même nature pour un recentrage de la solidarité envers les personnes âgées, et l'engagement d'une réflexion de fond sur la dimension européenne de la dépendance.

L'objectif est que dans un monde qui passerait à 9 milliards en 2050, selon l'INED, l'Europe garde toute sa place, notamment un minimum de jeunesse.

Au-delà des éléments techniques, en outre, la rapporteure tient naturellement à rappeler le rôle essentiel de l'humain dans un domaine où la valeur et l'affection que la société porte à l'enfant est un élément essentiel de la décision des parents. »

Les éléments clés du Rapport de la délégation française :

I. À L'EXCEPTION DE QUELQUES PAYS DONT LA FRANCE, L'EUROPE EST ENGAGÉE DANS UN DÉCLIN DÉMOGRAPHIQUE QUI MENACE SON DYNAMISME ÉCONOMIQUE COMME LA PÉRENNITÉ DE SES SYSTÈMES SOCIAUX

A. La faiblesse de la fécondité européenne depuis quelque trente ans a accru le vieillissement et menace même la plupart de ses membres, à échéance plus ou moins rapprochée, d'une diminution de la population.

1) Tous les pays européens ont depuis un grand nombre d'années une natalité inférieure au seuil de renouvellement de 2,1 enfants par femme et le niveau actuel de 1,46 est l'un des plus faibles jamais atteint par le passé, en temps de paix;

2) L'Europe n'a plus de « moteur démographique », même si un petit nombre d'États membres, parmi lesquels la France, est encore relativement proche de ce seuil;

3) Le vieillissement de la population s'accélère, le baby boom de l'Europe de l'Ouest débouchant plus de soixante ans après sur un papy boom :

- L'augmentation des plus de 65 ans;
- La chute du nombre des moins de vingt-cinq ans;
- Une forte croissance de l'âge moyen de la population;
- Des pyramides des âges souvent rétrécies à la base, la France faisant notamment exception.

4) L'hypothèse d'un déclin démographique, déjà considérée comme certaine pour l'Est et le centre de l'Europe, menace par conséquent la plupart des États membres :

1. À la suite de l'Allemagne, qui a franchi cette étape dès les années 1970, et à l'exception de la France notamment, la plupart des États membres ont un solde naturel négatif, les décès excédant les naissances;

2. Les simulations d'Eurostat montrent un déclin à terme plus ou moins rapproché de la population dans la plupart des États membres.

B. Les pays européens doivent préserver les conditions démographiques de leur dynamisme économique ainsi que les grands équilibres de leurs systèmes sociaux, sachant que le recours à l'immigration ne peut être envisagé qu'à titre de complément

1) La réussite de la stratégie de Lisbonne comme les grands équilibres à long terme des systèmes de protection sociale deviennent incertains :

- Les piliers de la stratégie de Lisbonne, et donc de la croissance, sont menacés par le vieillissement démographique;
- L'ampleur du vieillissement pose à terme des problèmes d'équilibre des régimes sociaux de santé et de retraite, ainsi que de financement de la dépendance.

2) L'immigration ne peut jouer qu'un rôle de complément :

- L'immigration ne peut assurer un autre rôle que celui d'un appoint dans une société où l'espérance de vie s'accroît;
- Le monde évolue autour de l'Europe, plus de la moitié de la population vivant désormais dans un pays où la fécondité est basse;
- Le Japon, la Russie et surtout la Chine, sont dans des logiques de déclin démographique.

II. L'UNION EUROPÉENNE DOIT DONC ASSURER SON AVENIR PAR UNE CONVERGENCE VERS LE HAUT DE LA FÉCONDITÉ DE SES ÉTATS MEMBRES AUTOUR D'UN MODÈLE DE LIBRE CHOIX DÉMOGRAPHIQUE, COMPLÉTÉ PAR UN RECENTRAGE DE LA SOLIDARITÉ ENVERS LES RETRAITÉS

A. L'Union européenne doit prévoir à brève échéance le cadre d'une coordination souple permettant aux foyers de chacun des États membres d'avoir le nombre d'enfants qu'ils désirent

1. Le phénomène d'inertie démographique impose d'engager rapidement des actions pour assurer à long terme l'avenir de l'Europe;

2. Des mesures peuvent efficacement intervenir puisque la faiblesse actuelle de la fertilité n'est pas le résultat d'un refus de l'enfant, mais d'un retard croissant de l'âge fécond :

- Le nombre d'enfants déclarés désirés dans les enquêtes reste supérieur au nombre d'enfants qui naissent effectivement;
- Le recul de l'âge de maternité apparaît comme un facteur important de la baisse de la fécondité;
- La descendance finale reste donc supérieure à l'indice de fécondité, même si le renouvellement des générations n'est pas assuré dans de nombreux États d'Europe avec 1,8 enfant par foyer au total.

3. L'exemple des pays dont la fécondité est parmi la plus élevée en Europe, comme la France et la Suède, permet d'identifier les contours d'une intervention publique efficace, conçue autour des besoins de l'enfant et du libre choix des femmes :

- L'effort public en faveur des familles a en Europe des résultats très inégaux qui révèlent l'exigence d'une adaptation;
- L'analyse des différents États européens, ainsi que des États-Unis, permet d'identifier les conditions de l'emploi féminin comme l'un des éléments clefs d'une natalité plus élevée, dans le respect du libre choix des foyers.

4. Les taux de fécondité devraient donc spontanément remonter dès lors que, sous la coordination de l'Union, l'ensemble des États membres auront mis en œuvre des politiques conformes aux valeurs de parité, de libre choix démographique et de conciliation entre la vie professionnelle et la vie familiale :

- Les politiques familiales doivent donc être modernisées et converger vers un modèle européen, où l'enfant est perçu comme un investissement de la société
- Au-delà du respect du principe de subsidiarité, l'essentiel des actions ne peut être mené qu'au niveau des États membres

- L'Union européenne doit donc favoriser, en s'appuyant le cas échéant sur le dialogue social européen, la convergence des politiques familiales de ses États membres grâce à une coordination effective

B. L'Union peut également contribuer à un passage optimal à la société des quatre générations, orienté sur un recentrage de la solidarité sur les personnes les plus âgées

1. Les objectifs, définis dans le cadre de la stratégie de Lisbonne et de l'Agenda social européen, d'élévation du taux d'emploi des plus de 55 ans doivent être poursuivis, notamment en France :

- Chaque État doit faire face à cette obligation inéluctable, qui est également une faculté à saisir;
- La France a encore l'âge légal d'ouverture des droits à la retraite le plus faible en Europe, et fait partie des États membres où le taux d'emploi des « seniors » est le moins élevé;
- Une modification des anticipations sur l'âge de départ en retraite est donc indispensable pour compléter les mesures d'incitation à l'emploi des seniors qui s'inscrivent dans une perspective européenne.

2. L'Union européenne doit par ailleurs engager une réflexion de fond sur la dépendance, de manière à prendre en compte, notamment, les conséquences à long terme de l'installation des retraités dans d'autres États membres que ceux où ils ont exercé leur activité professionnelle.

Comme on a pu le voir clairement, la situation démographique en Europe, en Chine et au Japon est délicate. Quels sont les pays ailleurs dans le monde qui ne vivent pas ce sevrage au plan de la natalité ? C’est la réponse à rechercher. En général, la plupart de ces pays (par exemple, ceux situés en Amérique centrale et en Amérique du Sud) n’ont pas un niveau de vie élevé comparé à l’Europe et la longévité moyenne ne fait pas le poids non plus. Comme quoi une civilisation avancée est loin d’être garante d’une démographie galopante.

Y-aura-t-il un rééquilibrage au plan de la répartition des populations terrestres qui se fera dans un prochain siècle? Personne de vivants actuellement ne sera là pour le dire, à moins d’être un petit enfant qui vient à peine d’apprendre à parler.

RD




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