lundi, décembre 22, 2008

 

Attention, les vieux arrivent


Et ce n’est pas une catastrophe, dit le gériatre Réjean HÉBERT. Plus instruits et en meilleure santé que la génération précédente de retraités, ils continueront de contribuer au bien-être collectif. Si on leur fait une place.


Article par Louise Gendron, publié dans L'actualité du 1er décembre 2007


Comment la société doit-elle s’adapter au vieillissement de la population ?


Au début du 20e siècle, raconte le gériatre Réjean Hébert, les journaux étaient pleins de savantes analyses sur le grand problème de l’heure : le rajeunissement de la population. Jamais l’économie ne pourrait s’adapter à ces hordes de jeunes qui envahiraient le marché du travail, s’inquiétaient certains.

Les prophètes de malheur ont toujours existé. Ceux d’aujourd’hui annoncent que l’économie et le système de santé s’effondreront sous le poids des personnes âgées de demain. Ils ont tort, encore une fois, prédit Réjean Hébert.

Les personnes âgées et le vieillissement sont, pour lui, la passion d’une vie. Médecin gériatre, il est aussi diplômé en gérontologie (une branche des sciences sociales) de l’Université de Grenoble et en philosophie de l’Université de Cambridge. Gériatre depuis 1988, il a fondé le Centre de recherche sur le vieillissement de l’Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke ainsi que le Réseau québécois de recherche sur le vieillissement et un institut du vieillissement affilié aux Instituts de recherche en santé du Canada.

Il est aussi — à temps perdu ? — doyen de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke et coprésident de la consultation publique sur les conditions de vie des aînés, lancée par la ministre Marguerite Blais. Depuis la fin août, on fait la tournée des régions du Québec, et le rapport de cette consultation doit être remis en décembre prochain. L’actualité a rencontré le Dr Hébert à son bureau de l’Université de Sherbrooke, à la mi-octobre.

La population vieillit, nous vieillissons. Mais nous posons toujours sur la vieillesse un regard très négatif.— L’âgisme existe. Le discours ambiant présente la personne âgée comme un fardeau et le vieillissement de la population comme une catastrophe économique qui remettra en question tout notre système de solidarité sociale. Il faut changer ça. Le problème n’est pas l’âge, c’est la maladie. Être malade, à 20 ans comme à 75, ce n’est pas drôle. Or, plus de 80 % des vieux ne sont pas malades.

Une étude récente de l’Oxford Institute of Ageing évalue à 5,3 milliards de dollars la contribution des aînés au Canada, soit 3,1 milliards en bénévolat (si on l’évalue seulement au salaire minimum) et 2,2 milliards en taxes et impôts de toutes sortes. On ne fait pas ressortir cette image du retraité qui consomme, qui achète des billets d’avion et des services, qui fait tourner l’économie. Il y a beaucoup de discrimination.

Des personnes âgées veulent un local de type « maison des aînés », des activités physiques et de loisirs ? La municipalité les envoie à la paroisse ou au Club de l’âge d’or. Mais l’aîné est un contribuable comme les autres ; il a droit aux services et à une place au soleil. Pas toute la place, mais une juste place.

Les baby-boomers, qui atteindront cet âge bientôt, vont certainement s’arranger pour rendre la vieillesse in…— Les boomers arrivent avec plusieurs atouts. D’abord, ils ont toujours été des leaders dans l’évolution de la société québécoise et ils ont eu traditionnellement beaucoup d’influence sur les décisions sociétales et citoyennes.

Ensuite, ils seront la première génération de personnes à avoir contribué toute leur vie au système de santé et de solidarité sociale mis en place en 1970. Ils pourront en revendiquer les bénéfices comme un droit. Troisièmement, ils constituent à peu près le quart de l’électorat, un poids politique important. Quatrièmement, ils sont bien plus riches que ne l’étaient leurs parents. Tous ces atouts vont faire changer la conception même du vieillissement. De plus, et toutes les études le prouvent, ils seront en bien meilleure santé que la génération actuelle des gens âgés. L’octogénaire de demain sera moins malade et coûtera moins cher que celui d’aujourd’hui.

Mais s’il use trois stimulateurs cardiaques et deux paires de hanches artificielles, il va quand même coûter cher, non ?— On met sur le dos des vieux des problèmes du système de santé dont ils ne sont pas responsables. La technologie de pointe coûte cher, mais ceux qui en bénéficient le plus sont soit des patients âgés de moins d’un an, soit des adultes ayant entre 20 et 45 ans, atteints d’un cancer par exemple. Les petites extrapolations simplistes que certains font sur les coûts de santé ne tiennent pas compte de ces subtilités-là. Et ceux qui en tiennent compte, comme les chercheurs Mark Lee et Marcel Mérette, constatent que les trois plus importants générateurs de coûts (plus importants que le vieillissement) sont le prix des médicaments, la pénurie de main-d’œuvre et l’utilisation de la technologie avancée, dont les vieux ne sont pas de grands consommateurs.

L’espérance de vie en bonne santé augmente. Les six mois précédant le décès sont les plus coûteux pour le système, mais plus vous êtes vieux au moment de vivre ces six derniers mois, moins ils coûtent cher.

Il y a une transition à faire entre la vieillesse d’aujourd’hui et celle de demain. Et c’est l’objet de la consultation actuelle : comment effectuer ce passage-là.

J’ai entendu des gens dire : « Encore une consultation publique ! » Oui, et j’espère que ce ne sera pas la dernière. On a passé 15 ans à parler de la couleur de la margarine, peut-on parler des conditions de vie des personnes âgées pendant une décennie ou deux ?

On entend des histoires très tristes dans ces séances de consultation. Avez-vous des surprises ? Apprenez-vous des choses ?— C’est difficile, parce qu’on nous présente des cas pathétiques, par exemple des personnes âgées sans ressources, qui meurent dans un isolement total. Notre rôle n’est pas de régler ces situations, mais de les transcender, pour voir ce qu’on peut mettre en place pour que de tels cas ne puissent se reproduire, ou qu’on puisse les détecter. Bref, notre rôle est de généraliser à partir de ces cas d’espèce.

On est mûrs pour un « chantier » des aînés. Québec a annoncé 30 milliards d’investissements dans les infrastructures : il est temps d’annoncer un chantier des aînés qui s’attaquerait à l’infrastructure même de notre société — maintien à domicile, revenu adéquat, adaptation de l’accès aux services.

Les gens formulent beaucoup de demandes précises concernant le revenu. Qu’on améliore le crédit d’impôt, par exemple, ou qu’on assouplisse les critères d’admissibilité à AccèsLogis [NDLR : programme public qui aide à financer la construction de logements sociaux et communautaires]. Mais le problème est que les revenus des personnes âgées ne sont pas suffisants. La personne — et ça concerne surtout les femmes — qui n’a pas travaillé à l’extérieur parce qu’elle a élevé une famille, et qui n’a donc que sa pension de vieillesse et le supplément de revenu garanti, vit avec 13 000 dollars par an, sous le seuil de pauvreté. Est-ce acceptable dans une société civilisée qui se dit égalitaire ? On a fait l’équité salariale pour les travailleurs. Mais on ne l’a pas fait pour les aînés. Ne faudrait-il pas agir à la source, garantir un revenu décent aux personnes âgées ?

Ce faisant, on réglerait, du moins partiellement, le problème de l’accès au logement, on réglerait une partie du problème de l’isolement, on permettrait une meilleure alimentation et donc une meilleure santé. J’espère qu’on n’arrivera pas, au terme de la consultation publique, avec une petite liste des trous qu’il faut colmater. Qu’on choisira la voie de la stratégie à long terme. Avec une idée assez claire du Québec qu’on veut pour les prochaines années, un Québec qui intègre les personnes âgées.

Mon lecteur vous répondra que tout cela va coûter bien cher…— Votre lecteur paiera plus cher encore si on ne fait rien et qu’on se retrouve à mettre tout ce monde-là en centres d’hébergement et de soins de longue durée [CHSLD], à 65 000 dollars par an, sans compter les coûts d’immobilisation.

Une autre grande demande formulée à la consultation, et qui confirme ce que je pense depuis 25 ans : il faut prendre le virage des soins à domicile. Pas seulement parce que ça coûte moins cher, mais parce que c’est ce que les gens veulent.

On le sait depuis longtemps. Pourquoi ça ne se fait pas ?— On a commencé. Le virage ambulatoire de Jean Rochon, à la fin des années 1990, était dans cette veine-là. Faire des interventions en externe plutôt qu’à l’hôpital, puis faire le suivi à la maison. C’est un premier pas. Mais ce premier pas a eu des effets pervers, parce qu’on n’a pas augmenté les ressources pour ce qui est du maintien à domicile. Résultat : non seulement il n’y a pas plus de services à domicile pour les personnes âgées, mais il y en a moins. En ce moment, celui qui bénéficie de tels services, c’est le récent opéré du cœur qu’on renvoie chez lui après quelques jours. Pas la vieille dame diabétique qui se déplace difficilement.

La population vieillit, et les gens vieillissants ont des maladies chroniques. Les soins de longue durée doivent donc être au cœur du système. Et il faut le centrer non pas sur l’hôpital, mais là où se passe la vie de la personne. Bref, il faut investir massivement dans les soins à domicile.

L’argent n’est pas disponible…— L’idéal serait de prendre de l’argent frais pour diminuer la pression sur l’hébergement. Mais certaines régions ont choisi de s’y mettre, même sans nouveau budget. En Matapédia, on a décidé, malgré une liste d’attente, de fermer 20 lits de soins de longue durée et d’investir tout cet argent dans les soins à domicile. Deux ans plus tard, non seulement la liste d’attente avait disparu, mais la région comptait 20 lits inoccupés !

Bien sûr, il faut du courage pour fermer un lit qui se libère plutôt que de le donner à Mme Tremblay, qui l’attend depuis des mois. Mais en Estrie, en Mauricie, au Centre-du-Québec, on a commencé à ne pas remplacer automatiquement les patients lorsqu’ils décèdent. Partout, il ne faut que quelques mois pour sentir l’effet sur la liste d’attente en soins de longue durée.

Quand il y aura des soins à domicile, des groupes de médecine familiale, il y aura diminution de la pression sur les urgences. Mais si on continue à n’investir qu’aux urgences, on n’y arrivera pas. Les urgences sont un gouffre sans fond. Comme les CHSLD, elles sont le bout de la ligne. C’est là que se répercutent toutes les insuffisances du système, mais pas là où il faut mettre les sous. Ce n’est pas là que se situe le vrai problème.

À l’hôpital ou à domicile, il faudra de toute façon du personnel…— Quand on dit qu’on veut recruter des gens bien formés pour les CHSLD et pour les soins à domicile, s’est-on interrogé sur l’image qu’on donne d’eux ? Avec les premières pages des journaux portant sur un scandale ici ou là ? On devra revaloriser leur travail, mettre les bons coups en évidence, soigner l’image des professions d’aide aux personnes âgées pour y attirer des jeunes. En sciences infirmières, les spécialités les plus volontiers choisies sont davantage high-tech : urgences, chirurgie, soins intensifs. Les soins aux personnes sont moins glamour, mais humains et valorisants. Il va falloir faire ressortir ça. Il y a quelques années, on donnait des primes à ceux qui travaillaient en santé mentale, reconnaissant ainsi qu’il s’agissait d’un travail difficile sous certains aspects. Il faudrait peut-être trouver des mécanismes valorisant les soins aux vieux.

Le secteur privé, auquel est favorable une partie de la population, pourrait-il jouer un rôle ?— Les opérations de la hanche et du genou qu’on fait au privé en ce moment s’adressent aux patients de 50 ou 60 ans en bonne santé. Le monsieur de 85 ans qui éprouve d’autres problèmes de santé, on le laisse au public. Parce que la même intervention coûtera plus cher dans son cas à cause des facteurs de risque, des complications possibles, de l’hospitalisation plus longue. Il n’y a pas d’argent à faire avec les personnes âgées. Pour le secteur privé, le client intéressant est le jeune qui va cotiser pendant 30 ans. C’est le paradoxe de l’approche des tenants du privé : ils utilisent l’épouvantail du vieillissement de la population pour apeurer la société et proposer quelque chose — une assurance pour personnes âgées — qu’ils ne voudront pas vendre.

Le système public est la meilleure façon de répondre aux besoins de santé d’une société vieillissante. Je propose une caisse santé universelle, à laquelle on cotiserait en fonction de ses revenus, dans laquelle le gouvernement ne pourrait puiser, qui prévoirait l’augmentation des coûts de santé et fixerait les cotisations en conséquence. Un peu comme le fait la Régie des rentes dans son domaine. Une caisse distincte du grand magma de l’impôt sur le revenu. Ça existe dans certains pays européens. Personne au Québec n’a jamais fait une étude attentive d’un tel modèle.

Le vieillissement démographique ne touchera pas que le système de santé. Quel autre type d’adaptation faudrait-il envisager ?— Il faut que la retraite change complètement. On en est encore à la retraite bismarckienne, inventée en 1873 et fixée à 65 ans, parce que l’espérance de vie était alors de 62 ans. Aujourd’hui, selon ces mêmes critères, il faudrait fixer l’âge de la retraite à 85 ans ! Nous en sommes encore à cette retraite brusque, un modèle qui n’est absolument pas adapté à la situation actuelle. La prestation calculée sur le revenu des cinq dernières années, par exemple, est un frein à la retraite progressive. Il faudrait toutes sortes d’aménagements qui permettraient aux gens de rester sur le marché du travail, de faire du mentorat pour assurer la transmission d’une foule de savoirs. Le savoir des aînés est une richesse naturelle bien mal exploitée. Il faudrait en faire un développement durable !

Qu’apportent les personnes âgées au discours social ? Des valeurs d’humanisme, de respect, de sagesse. Des connaissances, aussi. Il faut trouver un moyen de transmettre ça. Par le bénévolat, mais pas seulement.

À 5 % de chômage, le Québec est en situation de plein-emploi et a besoin de tout son monde. Bien des gens resteraient au travail s’ils pouvaient mieux aménager leur horaire. En Finlande, on a remarqué que les jeunes employés s’absentaient souvent le lundi (parce que la fin de semaine a été dure), alors que les vieux, eux, veulent rester à la maison le vendredi (parce que la semaine a été longue). Quelle belle possibilité de partenariat ! On peut et on doit créer une organisation du travail plus humaine, basée sur les besoins des individus. Je pense qu’on peut y arriver. Le débat social est lancé.

RD

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