dimanche, mai 17, 2009

 

L’ ÂGISME : « Étranger dans sa propre maison »


De gauche à droite: Dr. André Davignon et M. Jean-Louis Lévesque, lors d’une récente conférence à L’UQAM intitulé : « Immigrant dans son propre pays »
Journaliste: Louise-Maude Rioux Soucy

Édition du Devoir du samedi 27 et du dimanche 28 octobre 2007
ARTICLE DU DEVOIR :
« L'Observatoire vieillissement et société pourfend l'âgisme qui mine la société québécoise »
N.B. Le Dr André Davignon a fondé l'Observatoire vieillissement et société avec le Dr Yves Joanette et le géographe Jean-Pierre Thouez, en 2003.
Les aînés drainent les ressources du réseau de la santé, ruinent les systèmes de retraite et ne comprennent rien aux techniques de travail modernes, encore moins aux nouvelles technologies. Cette description paraît caricaturale et bourrée de préjugés? C'est pourtant le genre de discours qu'entend tous les jours le Dr André Davignon depuis son poste privilégié à l'Observatoire vieillissement et société. Invité à titre d'expert hier à la consultation publique sur la condition des aînés, il a pourfendu ce mal insidieux, qui touche maintenant toutes les sphères de la société.
Rencontré plus tôt cette semaine au restaurant Chez Lévêque, où il a ses habitudes, l'ancien cardiologue à l'hôpital Sainte-Justine ne mâche pas ses mots. «L'âgisme, à mon sens, s'apparente au racisme. C'est un sentiment de répugnance ou d'hostilité, ouverte ou latente, véhiculé par une population qui s'inspire des préjugés et des stéréotypes environnants.» Le hic, c'est que l'âgisme au Québec est en voie de devenir un sport national. «On a parfois l'impression d'être des citoyens de seconde classe. Dans le réseau de la santé, à 80 ans, on ne demande même plus au patient si on le réanime ou pas si ça tourne mal. Ce n'est pas rentable.» Ce strict calcul médical l'enrage. D'autant qu'à trop vouloir décortiquer les infimes subtilités des maux liés au vieillissement, le Québec est en train de passer à côté de l'essentiel. Selon lui,
l'approche scientifique conventionnelle ne suffit tout simplement plus à embrasser le phénomène du vieillissement, qui est beaucoup plus global et complexe. «Au lieu de travailler sur le diabète des petits vieux, par exemple, qui n'est pas très différent de celui des autres adultes quand on y songe, pourquoi ne pas se concentrer sur l'aspect social du vieillissement?», demande le Dr Davignon, qui invite les commissaires de cette consultation publique à recommander à Québec de légiférer en ce sens... et vite.
Selon l'Observatoire, le point de départ d'un tel changement passe d'abord par l'apprentissage, talon d'Achille des aînés. Les personnes âgées ont en effet développé des compétences d'auditeurs, mais elles ne se voient plus comme des créatrices de connaissances. À tort, croit le Dr Davignon, qui juge qu'il faudrait paradoxalement apprendre aux aînés à... apprendre! «La sagesse des seniors n'est plus à chercher seulement dans le souvenir du passé, qui est indispensable, certes, mais aussi dans la capacité de rendre conviviale la culture d'un tout autre avenir», lit-on dans ce mémoire, qui rêve de voir les aînés devenir «des enclaves du futur dans le présent», selon l'heureuse expression du scientifique Joël de Rosnay. Apprendre reste en effet le plus sûr antidote contre le vieillissement, explique le Dr Davignon. Il est en fait l'absolu contraire de l'âgisme, qui infantilise et diminue ceux qui en sont la cible, non sans souvent miner leur santé mentale et physique au passage. Le chercheur est bien placé pour le savoir, lui qui a fait les frais de cette attitude à maintes reprises, une expérience douloureuse dont il garde d'ailleurs des souvenirs amers. Une deuxième chance Tout commence en 1998, alors que le cardiologue décide de profiter des départs massifs à la retraite proposés par un gouvernement désireux de dégraisser le réseau public de santé, avec les conséquences désastreuses que l'on sait. Avec son épouse, le Dr Davignon se prépare alors à un long séjour en Europe, question d'adoucir la transition. Mais une semaine avant leur départ, sa femme succombe dans ses bras d'un trouble cardiaque. «Ce fut une période très difficile, raconte l'ancien cardiologue. Du même coup, je voyais la fin de mes liens affectifs et de mes liens professionnels. J'avais l'impression d'être immigrant dans mon propre pays.» Secoués par l'adversité, ses anciens collègues et plusieurs connaissances coupent les ponts, faute de temps bien souvent, mais aussi faute de savoir quelle attitude adopter avec le veuf et retraité de fraîche date, qu'on essaie maladroitement de ménager.
Toutes ces coupures mèneront le chercheur à une dépression sévère. «Avec la dépression, c'est tout le système immunitaire qui tombe, raconte le Dr Davignon. J'allais mal, je ne faisais plus d'exercice. Je mourais à petit feu. Plusieurs personnes âgées vivent ce genre de descente aux enfers. Mais il faut le dire, ce n'est pas un passage obligé, c'est l'âgisme de notre société qui jette de l'huile sur le feu.» Et cette attitude se combat. Le Dr Davignon, lui, a choisi le bénévolat pour arme de défense.
En quelques semaines, sa vie a pris une tangente tout autre. Il a d'abord rencontré l'amour en s'inscrivant à un programme d'échange avec des immigrants. Puis, il a recommencé à travailler, bénévolement cette fois, en fondant l'Observatoire vieillissement et société avec le Dr Yves Joanette et le géographe Jean-Pierre Thouez, en 2003. « Avec l'Observatoire, je me suis donné, en quelque sorte, une deuxième chance.» Tourné vers l'avenir, cet observatoire vise le «bien vieillir» en aidant la prise de réflexion individuelle et collective. Il a ses quartiers au centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal, où ses vigies universitaires braquent leur lunette sur des aspects bien précis du vieillissement, comme l'apprentissage, la mobilité, la sécurité ou le travail.
Mais cet outil unique, qui a aussi ses aises sur Internet, a du mal à se faire entendre. «L'Observatoire est un outil unique au monde et c'est un problème car, lorsqu'il s'agit d'obtenir des subventions, il n'entre pas dans les petites cases», convient le Dr Davignon. Le monde universitaire lui-même accuse quelques lacunes sur ce point. La santé sociale des aînés est en effet encore un domaine en friche dans les facultés qui préconisent plutôt la bonne vieille recherche fondamentale, déplore-t-on à l'observatoire.
Le milieu du travail devra aussi faire sa part. Sur ce point, le Dr Davignon montre directement du doigt l'organisation du travail qui, plutôt que d'aplanir les différences intergénérationnelles, les accentue. Aux yeux de l'Observatoire, il ne fait d'ailleurs aucun doute qu'avec quelques aménagements, la question de l'âge pourrait ne plus avoir à se poser dans les milieux de travail. À terme, cela pourrait même être vrai pour toutes les sphères de la société, rêve tout haut le Dr Davignon.
RD
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