vendredi, mars 05, 2010

 

LES AÎNÉS VIVENT LEUR ÂGE

TEXTE DE Jean CARETTE, président d'Espaces 50+ et professeur retraité de l'UQAM

VOIR AUSSI LE « BLOGUE », un site d'information pour aînés (Espaces 50+) à l'adresse suivante :

http://espaces50plusmontreal.com/site/


LES AÎNÉS VIVENT LEUR ÂGE

« La vie ? Qu'est-ce que la vie ? Les vieux, en fait les plus âgés d'entre nous, les aînés peuvent nous en apprendre beaucoup sur elle et nous aider à construire une réponse fructueuse.

La vie est d'abord une énergie qui un jour nous a propulsés dans le cours du temps. Nous n'étions rien ni personne et voilà qu'un geste d'amour, ou parfois de ses violentes caricatures, nous a fait être, humain, humaine, créés au beau et premier matin de notre monde, vivants. Puissant mystère, où quelqu'un peut surgir du néant et commencer sa vie, mais aussi surgir dans une lignée résultant de codes génétiques et d'histoires, de «données» biologiques autant que d'héritages familiaux, sociaux, culturels. Nous ne sommes pas venus au monde, mais nous y avons été mis et plus ou moins bien accueillis. «Voici des fleurs, des feuilles et des branches,» écrit Paul Verlaine, en renversant la séquence naturelle pour mieux évoquer cette ascendance d'où nous sommes issus. Les aînés sont, comme les plus jeunes, mais sous le signe particulier de l'âge, les témoins vivants de cette suite des générations, et leurs anniversaires sont les étapes marquantes de cette généalogie de condition. Ils nous rappellent, même si nous ne les entendons pas souvent, que nous sommes d'abord des héritiers et des successeurs.

La vie est aussi une histoire, de l'enfance à l'âge adulte. Je n'ajoute pas «et à la vieillesse» car l'âge avancé n'est qu'une continuité de l'âge adulte, et parce que la «vieillesse» est une vue de l'esprit, une construction sociale et culturelle qui s'est imposée dans nos sociétés. Il n'existe aucun marqueur biologique satisfaisant de ce que nous appelons la vieillesse. Nous en avons fait un état, une catégorie à part, une étape différente, séparée et finale, soir ou hiver de la vie, entraînant une stigmatisation des plus âgés, un scandaleux déni de droits et de vie pour la plupart.

La vie, c'est donc l'histoire d'un développement, dans des contextes sociaux plus ou moins favorables; les chapitres de ce livre d'histoire se sont déroulés et écrits de l'école de l'enfance aux universités du «troisième» âge, en passant par les recyclages et la formation continue ou permanente, de l'apprentissage à la retraite en traversant une carrière ou plusieurs et souvent en subissant les aléas du chômage ou de l'invalidité, de la famille globale à la famille éclatée, de couple en couple et en veuvage, entre loisirs et vacances, maladies ou accidents. Tout au long de ces routes, les aînés ont appris la vie, ont saisi peu à peu que la vie est faite d'étapes et de cycles, de crises et de retours à la sérénité, de conquêtes et de pertes, de dépendances assumées et d'autonomies conquises. Ils y ont acquis, certains plus ou mieux que d'autres, ce que nous appelons expérience et maturité, c'est-à-dire capacité de peser au juste poids les choses et les êtres, de faire sens ou de le trouver dans les situations et les rencontres, par intuitions ou raisonnements, paris ou déductions, métabolisant les événements à force de réflexions et de dialogues.

Au départ si fragile et légère, la vie a cru pour eux en densité et en envergure, entre échecs et réussites. Aujourd'hui « plus vieux» et souvent plus jeunes au dedans, ils sont prêts à partager cette histoire de vie dont ils ont traversé les épisodes, mais aussi à la poursuivre avec d'autres et par d'autres, en coopérations possibles et en relais disponibles. Ainsi le passé, le leur, n'est pas dépassé et témoigne qu'il peut encore éclairer le présent de tous, pour le meilleur et pour le pire. Loin de vouloir donner des leçons moralisantes, ils s'offrent à la confidence, pour élaborer une vérité de vie qui soit commune, bien commun par mise en commun. Quelles que soient les circonstances et les résultats, les causes et les effets, la couleur ou la grisaille, la vie en eux s'est faite patrimoine à transmettre pour féconder l'avenir, pour le mettre au monde, c'est-à-dire pour lui donner le monde comme horizon. Ainsi, leur présent deviendra cadeau, et non mémoire à garder ou à perdre.

Car la vie est d'abord un présent, non celui du chronomètre et de l'heure officielle de nos observatoires, mais «le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui» de Mallarmé, espace privilégié d'une ouverture au changement. Les aînés sont là, disponibles et présents, non survivants mais vivants, c'est-à-dire aptes et prêts à s'intégrer activement dans leurs divers milieux de... vie, à en optimiser les ressources, à en construire le sens. Moins pressés par le temps, le plus souvent libérés des contraintes du travail et des charges de famille et donc potentiellement plus ouverts à une expression «citoyenne» de leurs points de vue et de leurs choix personnels, ils souhaitent pour la plupart exercer «encore» leur utilité sociale au jour les jours, sur la base de leur expérience accumulée, intellectuelle ou concrète, artistique ou plus ordinaire, militante ou plus passive.

Être vivant suppose d'abord d'accepter et d'assumer le cadeau-présent de la vie, mais aussi de s'en faire l'actif porteur dans le travail du social, en recueillant nos pulsions et nos forces de vie et en rassemblant avec les autres nos solidités et nos solidarités. La vie, c'est aussi les lendemains, ceux qui font peur comme ceux qui «chantent». «Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir», c'est-à-dire ce mélange de rêve et de possible, usage mobilisateur et porteur, levier du temps à venir. Or nous nous représentons le plus souvent les aînés comme des gens du passé, qui ont été (have been) et qui ne sont presque plus, comme des souvenirs désuets et dépassés. Notre société consomme et consume ceux qui l'ont bâtie, telle une ogresse gloutonne et ingrate, indifférente aux saveurs d'humanité; il lui faut toujours du nouveau, de l'inédit, du surprenant, de l'instantané, comme une drogue excitante. À travers ce mitraillage «d'actualités» toxiques, les aînés, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils le sachent ou non, représentent ce que les plus jeunes seront un jour, plus mûrs, plus âgés, plus forts ou plus faibles, mais ayant avancé en âge et en humanité.

Témoins du passé, acteurs au présent, les aînés sont aussi des prophètes : ils sont en avant (pro-) sur la route du temps et, par la position même de leurs cohortes, disent (-phètes du grec phèmi, dire) ce que pourraient être les avenirs qui nous sont offerts, les plus prometteurs comme les plus effrayants. Dans les premières communautés chrétiennes, le prêtre était le presbys, c'est-à-dire l'ancien. Même quand l'élection se portait sur un plus jeune, il devenait l'ancien, dont la dignité nouvelle l'investissait en lui confiant le destin spirituel de sa communauté. Je proposerais plutôt aujourd'hui pour les aînés un vicariat citoyen : dans le vicus, le voisinage, la communauté de vie, le vicaire laïc est celui qui suscite, maintient, nourrit les liens sociaux, celui qui fait relais, intercession et soudure, l'intermédiaire indispensable pour contenir toute menace de violence et de déstructuration du vivre-ensemble. Combien de lourds silences, de solitudes imposées, de passivités subies sont et seraient ainsi évités par la présence attentive et par l'écoute active et fraternelle des plus mûrs d'entre nous ! Ainsi, pour tous, peut prendre sens, orientation et signification, l'avance en âge, non progrès mais développement, non régression mais transformation et métamorphose. Et la proximité relative de la fin de vie ne saurait y faire obstacle.

Comme l'écrit ce cher Montaigne à la toute fin de ses Essais :

«Principalement à cette heure que j'aperçois ma vie si brève en temps, je la veux étendre en poids; je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et, par la vigueur de l'usage, compenser la hâtiveté de son écoulement : à mesure que la possession de vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine.» Une conclusion qui ouvre toute une perspective de ...vie et que je fais mienne depuis des années. »

RD

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