samedi, novembre 27, 2010

 

Le design, un antidote au vieillissement



Sonia Rykiel, la reine de la maille qui, à 80 ans, n'en finit plus de lancer de nouvelles collections et de conquérir de nouveaux marchés.





Article de Jean-Claude Poitras, Le Devoir, 28 novembre 2010

(Ci-dessus, à gauche) Créateur et homme d'affaires, le designer Jean-Claude Poitras est engagé dans l'industrie de la mode depuis plus de trente ans et fut maintes fois récompensé sur la scène nationale et internationale. Il a été nommé chevalier de l'Ordre national du Québec en 1996.

Contenu de son article

À l'instar des plus grands artistes de la planète, les designers de mode et d'intérieur partagent un même destin. La créativité et le design semblent représenter de formidables antidotes au vieillissement.

De Cézanne à Miro, de Frank Lloyd Wright au Corbusier, de Calder à Giacometti, les créateurs les plus marquants ont souvent produit leurs œuvres majeures bien au-delà de la soixantaine. Pablo Picasso, au soir de sa vie, répliqua à un richissime américain qui venait de lui commander une toile exclusive et qui s'étonnait du fait que le maître lui promettait ce tableau pour le lendemain : « Vous vous dites surpris par le prix exorbitant de cette œuvre unique que j'aurai créée pour vous en moins d'une journée. Sachez, monsieur que j'y aurai plutôt consacré 74 ans et 3 mois de mon existence. »

Les médias internationaux ont beau vouloir, à chaque rendez-vous de la mode nous faire découvrir le nouveau Saint-Laurent ou le petit génie qui va révolutionner l'univers fashion, les exemples de réussite restent des cas d'exception qui confirment la règle. Promis à un bel avenir et plébiscités par la presse toujours en mal de nouveauté, les jeunes designers encensés l'espace de quelques défilés voient la plupart du temps leur carrière se transformer, ici comme ailleurs, en feux de paille, trois petits tours et puis s'en vont. Force est de constater que l'important et ultime défi dans ce métier n'est pas d'arriver, mais plutôt de durer.

On observe en 2010, à l'échelle internationale, que plusieurs designers parmi les plus influents et qui représentent toujours les véritables figures de proue du style et des tendances ont largement dépassé l'âge de la retraite.

Visionnaires parfaitement structurés et encadrés par une équipe loyale et dévoués à la cause des couturiers, ils ont réussi à imposer une école de pensée qui leur est propre, qui porte leur signature distincte et qui va se perpétuer bien après leur mort. Tous ces artistes de la mode ont bien sûr eux-mêmes fait leurs classes dans les maisons de couture les mieux cotées : Patou, Chanel, Dior, Givenchy, Balenciaga, Scherrer, Ungaro, Rabanne, etc.

Respectueux et fiers de leur tradition, mais profondément engagés à la faire évoluer, les designers américains et européens toujours d'actualité continuent à nous servir d'exemples et de modèles. Leur mission est de pouvoir léguer en héritage à la relève leur style et leur expérience, afin qu'elle puisse accroître et immortaliser leur œuvre. Ces icônes du monde de la mode poursuivent leur quête d'absolu parfois contre vents et marées et sont source d'espoir pour tous leurs contemporains.

Parmi ceux qui ont assurément l'étoffe des héros, il faut mentionner :

  • Sonia Rykiel, la reine de la maille qui, à 80 ans et secondée par sa fille Nathalie, n'en finit plus de lancer de nouvelles collections et de conquérir de nouveaux marchés;
  • Karl Lagerfeld, né en 1933, qui ne cesse de se réinventer en faisant encore et toujours rayonner son talent pour la maison Chanel;
  • Giorgio Armani, 76 ans, le pape du luxe à l'italienne, qui vient d'ouvrir son premier hôtel-boutique époustouflant à Dubaï;
  • Issey Miyake, le génie inventeur des plis permanents parmi tant d'autres choses, qui poursuit sa route de marginal à plus de 72 ans;.
  • Ralph Lauren, 71 ans, qui propulsa le style New England dans les années 1970, tant côté mode que côté d'éco, avec un succès mondial jamais démenti;
  • Calvin Klein qui, à 68 ans, maîtrise de mieux en mieux l'essence de son style épuré qui a su rallier toutes les générations.

On retrouve le même phénomène dans le monde des architectes d'intérieur, avec en tête de liste la légendaire Andrée Puttman, toujours active à 85 ans, instigatrice du premier hôtel-boutique dans le monde, l'incontournable Morgan's de New York. Cette designer emblématique représente aujourd'hui la référence en matière de style contemporain. Et que dire de Christian Liaigre, 65 ans, de Jacques Garcia, 63 ans, et de Philippe Starck, 61 ans, qui exercent incontestablement, de nos jours, leur leadership et leur suprématie sur la planète design en s'attirant le respect et l'admiration de tous, jeunes comme moins jeunes?

Pendant ce temps, au Québec, on peut compter sur les doigts d'une seule main les créateurs qui ont su imposer leur style au-delà de la cinquantaine, outrageusement isolés, sans soutien financier ni couverture médiatique. Les chroniqueuses chiffon, incultes prêtresses improvisées et trendy du fashion world préférant porter aux nues les jeunes designers trash au parfum de scandale, ceux qui sont victimes du cirque de la mode, ont fait le choix de déparer et de choquer plutôt que d'embellir et de séduire.

L'amateurisme omniprésent en mode locale, cela se discute bien sûr à mots couverts dans les ateliers des vrais artisans et des grands de la mode, tout en restant un sujet inévitablement tabou prenant parfois des airs de polémique, mais toujours confiné à l'arrière-scène, dans les coulisses de l'éphémère et de l'absurde. On le sait, à Montréal particulièrement, toute vérité n'est pas bonne à dire.

La mode québécoise, mal aimée et méconnue, mérite de parader sur un podium pour célébrer sa noble culture et sa belle histoire, bien au-delà du temps trop furtif d'un défilé. À quand un panthéon de la mode et du design québécois pour se souvenir et s'enrichir, pas juste pour rire?

RD

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