samedi, décembre 04, 2010

 

Les enfants d'Auschwitz, vous en souvenez-vous?




À première vue, ils sont comme les autres: de beaux petits vieux qui portent, au coin des yeux, les traces des années accumulées. Ils lisent, elles tricotent, ils fument la pipe, elles cuisinent des rôtis de boeuf. Seulement, quand ils ouvrent la bouche, des mots comme «camp de concentration», «déportation», «Holocauste» et «gazage» s'échappent. Ils ont vécu des scènes dignes des films de Polanski et de Spielberg, mais leurs histoires, elles, sont bien réelles. Pour que le monde n'oublie pas, sept survivants de l'Holocauste, qui habitent aujourd'hui à Montréal, ont accepté de témoigner.

À gauche, en haut : Rose Katz Buchfuhrer

À droite, en haut : Paul Bard

2e rangée, à gauche : Rose Ickovits Weiss Svarc

2e rangée, à droite : Leslie Vertes

Article de Elyse Gamache-Belisle, Urbania, Cyberpresse, novembre 2010


Thomas Strasser a 83 ans.

L'après-midi, il aime marcher sur Saint-Laurent et s'arrêter prendre quelques bouquins à sa librairie favorite. Pendant de nombreuses années, sa femme et lui ont partagé la passion de la valse, du tango et de la rumba. Cependant, il y a trois ans, cette dernière est décédée. Depuis, il danse moins et ses enfants et petits-enfants sont désormais sa seule raison de vivre.

Quels souvenirs gardez-vous de l'Holocauste?

En 1945, j'avais 18 ans et j'habitais en Hongrie. J'ai été séquestré avec ma famille dans un ghetto de Budapest où les conditions de vie n'étaient pas humaines. Survivre était une préoccupation de tous les instants. Comme les Allemands et les gardes nazis hongrois nous donnaient le minimum de nourriture, j'ai vu des hommes se battre pour un croûton de pain.

Pendant cette période, est-ce que vous vous imaginiez vivre jusqu'à 83 ans?

À l'époque, j'étais un garçon fort. Je savais que je pouvais survivre, mais ça n'a pas été facile. Le plus difficile, c'était d'être séparé des miens. Aujourd'hui, j'ai 83 ans. Je fais du bénévolat au Cumming Jewish Center de Montréal, cinq jours par semaine. J'ai une bonne santé, je conduis encore ma voiture et je marche beaucoup. Enfin, je suis heureux de vivre encore.

Comment avez-vous réussi à surmonter cette épreuve?

Dans la vie, parfois, il faut savoir délaisser le passé pour continuer sa route. Il est impossible de se lever chaque matin avec le poids des souvenirs. C'est trop difficile. Cependant, il ne faut pas oublier complètement.

Qu'aimeriez-vous laisser au monde après votre mort?

Au fil des années, les survivants de l'Holocauste disparaissent les uns après les autres. Quand nous serons tous disparus, qui se souviendra encore de cette triste guerre et de ces pénibles événements? Il est important de passer le flambeau. C'est pourquoi, chaque semaine, je rencontre des groupes d'étudiants de 10 à 16 ans et je leur raconte ma vie, notre histoire. Après ma mort, j'espère qu'ils continueront à passer le message, afin que le monde n'oublie pas et que ça ne se reproduise jamais...

Leslie Vertes a 86 ans.

Sa langue maternelle est le hongrois, mais pendant ses temps libres, il aime écrire des poèmes en anglais dans ses carnets. Il en a plus d'une cinquantaine sur divers sujets, dont sa période de séquestration. Leslie Vertes est un juif hongrois qui a échappé à la mort à plus de quatre reprises pendant la guerre.

Quels souvenirs gardez-vous de l'Holocauste?

En mai 1944, j'ai reçu l'ordre de me présenter dans un camp de travail forcé. Des rumeurs horribles couraient et j'ai préféré me sauver. Un ami qui n'était pas juif m'a prêté ses papiers d'identité pour que je puisse me trouver un petit appartement où me cacher. Un jour, je suis sorti pour échanger quelques vêtements contre de la nourriture. Un soldat a reconnu chez moi des traits de juif et m'a amené à quelques rues de là, près d'un mur où se tenaient une trentaine d'autres juifs et quelques gardes. Après nous avoir placés face au mur, ils ont commencé à tirer sur nous. Nous n'avions commis aucun crime. Nous étions juifs, c'est tout. Atteinte d'une balle, une femme est tombée sur moi. À ce moment, les sirènes pour prévenir la population des raids aériens imminents ont retenti et les gardes se sont sauvés en courant. Quand j'ai relevé la tête, il n'y avait que des corps morts autour de moi. J'ai marché quelques blocs et je suis entré dans la première maison que j'ai vue, qui avait été détruite par les bombes. J'y ai trouvé des vêtements pour hommes propres, je me suis changé et je suis rentré chez moi, extrêmement ébranlé.

Pendant cette période, est ce que vous vous imaginiez vivre jusqu'à 86 ans?

Quand j'étais dans le camp de travaux forcés à Budapest et dans le goulag en Ukraine, je n'avais pas vraiment espoir. La guerre m'a volé mes plus belles années de jeunesse. Après cette période, j'ai refait ma vie. Ma femme et moi avons travaillé très fort pour nous sortir de la pauvreté, nous n'avons jamais demandé la charité ni contracté de prêt. Nous sommes arrivés au Canada et nous y avons élevé notre seul fils. Aujourd'hui, nous sommes très fiers de sa réussite et de nos trois petits-enfants.

Comment avez-vous réussi à surmonter cette épreuve?

C'est impossible, mais raconter mon histoire m'aide beaucoup. Au-delà de la souffrance de mes souvenirs, au-delà des membres de ma famille que j'ai perdus, ce qui importe est surtout que le monde réalise que l'antisémitisme est une menace latente. Qu'aimeriez-vous laisser au monde après votre mort? Je voudrais que le monde se souvienne de moi comme d'un homme travaillant et un bon père de famille. J'espère que les gens vont se rappeler que j'ai travaillé fort pour leur enseigner ce qu'est la discrimination et pour leur faire réaliser que l'Holocauste n'est pas terminé...

Rose Ickovits Weiss Svarc a 90 ans.

Son passe-temps favori est la lecture. Ses meilleurs moments, elle les partage avec ses amies autour d'un thé ou avec sa petite famille, dont elle est très fière. En 1939, Rose, son mari et leur jeune bébé de 6 mois habitaient en Tchécoslovaquie. Leur vie s'annonçait belle. Ils n'étaient pas riches, mais croyaient que la situation changerait. Et elle a changé... pour le pire. Elle est le seul membre de sa famille à avoir survécu à l'Holocauste

Quels souvenirs gardez-vous de l'Holocauste?

Trop de souvenirs. Je ne pourrai jamais tout raconter! En 1943, avec des milliers d'autres juifs, nous sommes montés à plus de 100 dans chaque wagon de train. Je portais mon bébé dans mes bras. Il était si calme. En arrivant à Auschwitz, on pouvait lire sur une clôture en métal : «Arbeit macht frei» ou «Le travail rend libre». Quand nous sommes entrés, nous y croyions, mais nous avons vite compris que c'était l'inverse qui se produisait. Plus nous travaillions fort et plus vite les Allemands nous emmenaient aux fours crématoires! Ma soeur et mon bébé n'ont pas passé la nuit. Dès notre arrivée, ils ont été destinés au gazage par le Dr Mangele, le médecin qui s'occupait de la sélection des déportés. Ça a été la plus longue nuit de ma vie... Le reste, c'est de l'histoire.

Pendant cette période, est-ce que vous vous imaginiez vivre jusqu'à 90 ans?

Dans les camps, nous pensions chaque jour à la mort. Il y avait des histoires horribles qui arrivaient! Je n'imaginais pas survivre à cette guerre. Aujourd'hui, je suis heureuse. Nous avons travaillé fort mon deuxième mari et moi pour arriver au Canada.

Comment avez-vous réussi à surmonter cette épreuve?

Je n'y suis pas parvenue. J'y pense toujours. Il est impossible de passer à autre chose après avoir vécu un tel événement. Aujourd'hui, quand j'entends que des hommes ont posé des bombes dans des pays en guerre, je ne comprends toujours pas. Malheureusement, le monde change peu. Qu'aimeriez-vous laisser au monde après votre mort? Que l'Holocauste n'a été que barbarie. J'aimerais que le monde apprenne de notre histoire et que, dorénavant, les êtres soient plus généreux et plus ouverts aux autres. Nous avons souvent dit «Never again», mais quand je vois ce qui se passe dans le monde, je n'ai pas confiance en l'avenir...

Paul Bard a 89 ans.

Sa passion? Les livres à caractère historique. Avec sa femme, Agneta Bard, ils partagent un petit appartement qui sent les gâteaux chauds. Ils ne sont pas malades, mais ignorent ce que l'avenir leur réserve. Avec les années, Paul devient de plus en plus sensible.

Quels souvenirs gardez-vous de l'Holocauste?

Au début du mois de mai 1942, les Allemands ont créé un ghetto dans chacune des villes de Hongrie. Dans notre ville, 30 000 juifs des environs, dont nous-mêmes, ont été enfermés dans le ghetto. À partir de la mi-mai, ils ont commencé à nous déporter comme du bétail vers Auschwitz. Ils nous disaient que nous allions travailler dans les champs, que nous deviendrions agriculteurs. Nous ne savions pas ce qui nous attendait et nous ne pouvions imaginer ce qui allait se produire. Il n'y a pas de mots pour qualifier ce qui est arrivé. Chaque jour je tente de trouver la réponse à la grande question: pourquoi?

Pendant cette période, est-ce que vous vous imaginiez vivre jusqu'à 89 ans?

Paul : Non. Je n'aurais pas dû survivre... Quand nous arrivions au camp, les Allemands déterminaient qui vivrait et qui mourrait. Si vous étiez un intellectuel, ils vous attitraient les tâches les plus difficiles du camp. En plein hiver, ils envoyaient ces gens-là travailler à l'extérieur avec peu de vêtements. Il leur était impossible de survivre. Comme on m'avait empêché d'aller à l'université quelques années plus tôt à cause de ma religion, j'ai pu dire que j'étais électricien. Ça m'a sauvé la vie! Agneta: Dans l'une de ces sélections, le docteur Mangele a décidé de m'envoyer au four crématoire, simplement parce que j'avais une cicatrice sous le sein droit. Je me suis alors écroulée sur le sol et je me suis mise à pleurer toutes les larmes de mon corps. Au même moment, un homme que je connaissais et qui était dans la rangée des gens qui devaient survivre s'est alors mis à crier mon nom : «Rose!» Il l'a répété dix fois. J'ai levé mes yeux bouffis et, sans réfléchir, je me suis mise à courir pour le rejoindre. Si le docteur m'avait vue en se retournant, je ne serais sûrement plus vivante aujourd'hui...

Comment avez-vous réussi à surmonter cette épreuve?

Un jour, au milieu de la foule à Auschwitz, j'ai rencontré un de mes oncles que je n'avais pas vu depuis longtemps. Je lui ai immédiatement demandé où étaient mes cousins. Les yeux livides, il m'a répondu que des Allemands les avaient tués par balle, sous ses yeux. Mais lui se tenait encore debout ! C'était incroyable. Ce jour-là, j'ai compris que l'on pouvait survivre à tout... C'est la dernière fois que je l'ai vu et je ne pourrai jamais l'oublier.

Qu'aimeriez-vous laisser au monde après votre mort?

Homo Homini lupus. L'homme est un loup pour l'homme. C'est-à-dire qu'il est capable de torturer et même de tuer l'un des siens et même plusieurs. Cependant, il existe aussi de très bonnes personnes. Pendant la guerre, certaines d'entre elles ont risqué leur vie en tentant de cacher des juifs. Il est important de se raccrocher à de tels exemples pour continuer à croire en l'être humain.

Daniella a 72 ans.

Elle aime les oeuvres d'art et les foulards de soie. Dans sa jeunesse, elle était designer de mode et mannequin. Ses créations étaient vendues chez Eaton et Holt Renfrew. Ces temps-ci, Daniella corrige la plus récente version de son livre autobiographique, qui s'intitulera probablement Hidden memories. Elle est l'une des plus jeunes juives ayant survécu à l'Holocauste encore vivante.

Quels souvenirs gardez-vous de l'Holocauste?

Tous les jours, j'y repense. Ça ne m'a pas quittée et ça ne me quittera jamais. Pendant la journée, je souris et je semble heureuse, mais lorsque vient la nuit, des images d'horreur me reviennent en mémoire. Ces souvenirs sont horribles. Je revois ces enfants innocents qui ont été tués et je n'arrive toujours pas à comprendre... Comment est-ce possible de s'en prendre à un enfant?

Pendant cette période, est-ce que vous vous imaginiez vivre jusqu'à 72 ans?

Évidemment que non! Tant d'événements terribles me sont arrivés... c'est presque un miracle d'avoir survécu jusqu'ici. Pendant la guerre, les enfants ne vivaient pas longtemps et comme j'avais quatre ans à l'époque, j'ai failli perdre la vie plusieurs fois. D'autres ont eu moins de chance. Après la guerre, ma famille et moi ne réalisions pas l'ampleur de ce qui s'était passé. De retour dans notre village, un homme s'est approché et nous a raconté comment tous les membres de notre famille avaient été tués. Ma mère ne s'en est jamais remise et mon père n'a jamais voulu en reparler. Je ne dirais pas que nous avons été chanceux, mais presque.

Comment avez-vous réussi à surmonter cette épreuve?

Je suis si heureuse d'être en vie. Souvent, je me dis que je dois en profiter au maximum sinon tous mes efforts pour survivre auront été inutiles. Après de tels événements, relativiser le quotidien devient plus facile...

Qu'aimeriez-vous laisser au monde après votre mort?

J'aimerais apprendre aux gens qu'il est important d'être gentil et respectueux envers les autres. J'aimerais crier au monde entier: «Pourquoi vous ne vous aimez pas ?» Malgré les différences de religion, les êtres humains sont tous les mêmes et les enfants sont tous merveilleux. Pourquoi alors enseigner la haine, la torture, la violence? Si les gens se respectaient, il n'y aurait pas de guerre.

Rose Katz Buchfuhrer a 86 ans.

Jadis, elle aimait cuisiner. Une vraie grand-maman gâteau. Le sourire discret mais honnête, assise dans sa chaise berçante, elle regardait sa famille et en était très fière. Aujourd'hui, Rose souffre de la maladie d'Alzheimer. Elle ne se souvient plus. Elle a même oublié qu'elle est une juive hongroise qui a survécu à l'Holocauste. Sa fille, Stéphanie Svarc, se souvient...

Quels souvenirs votre mère avait-elle gardés de l'Holocauste?

Ma mère parlait rarement de ces événements. Elle racontait ce qui s'était passé avant et après, mais abordait rarement la guerre. Pourtant, elle ne semblait pas en paix avec cette période. Ses souvenirs lui causaient de nombreux problèmes. Elle avait peine à dormir et était très dépressive. C'est sûrement une des causes de sa présente maladie... Cependant, elle a raconté que, après la guerre, quand les Américains ont ouvert les portes des camps, les survivants ne savaient pas où aller. Leur famille avait disparue, leur vie était détruite. Et s'ils essayaient de retourner à la maison, ça pouvait être très dangereux : de nouvelles personnes y habitaient et ne voulaient pas leur rendre la place. C'est pourquoi mes parents ont préféré partir au Canada pour y refaire leur vie.

À cette époque, s'imaginait-elle vivre jusqu'à 86 ans?

Non. Dans les camps, les juifs ne pouvaient pas voir à long terme. Ils souhaitaient seulement continuer de vivre dans les prochaines journées, les prochaines heures. C'était si aléatoire... Heureusement, ma mère était une très jolie femme. Elle est tombée dans l'oeil d'un officier allemand qui lui a probablement sauvé la vie en lui donnant des surplus de nourriture, qu'elle a pu partager avec sa soeur et ses amies.

Comment a-t-elle réussi à surmonter cette épreuve?

Ma mère a toujours été une femme très forte, très fière, mais ça n'a pas été facile. Si elle voulait être heureuse, elle ne pouvait pas continuer d'entretenir des sentiments comme la honte, la vengeance et la colère. C'est pourquoi elle a vécu sa vie en essayant d'être la meilleure personne possible pour les gens qui l'entouraient. Aujourd'hui, elle est encore très forte, malgré tout.

Que croyez-vous qu'elle aimerait laisser au monde après sa mort?

Après sa mort, on se souviendra de ma mère comme d'une femme exceptionnelle, qui a vécu une bonne vie, pour elle et pour les autres. En ce qui concerne l'Holocauste, elle voudrait sûrement que son histoire ne soit pas oubliée. Pour prouver que le long chemin qu'elle a parcouru ne l'a pas été en vain

COMMENTAIRE DE PHILOMAGE

La nouvelle Allemagne se développe, oublie l'horreur de la Deuxième-Guerre mondiale et donne un avenir à son peuple. Il reste malheureusement des lambeaux humains qui ont survécu à l'Holocauste. Comme on peut le voir dans les témoignages ci-dessus, il en a fallu du courage à ces Juifs pour survivre par tous les moyens possibles. Même pour ceux qui sont maintenant rendus dans le grand âge, c'est une période qui ne s'oublie pas, du moins tant qu'ils auront le contrôle de leur mémoire. Ils ont sûrement gardé un regard lointain, pratiquement incapable de jeter un voile définitif sur ce passé douloureux.

Mais, c'est aussi le cas de presque toutes les personnes qui ont vécu et survécu à cette horreur qu'est la guerre. C'est ce que j'ai pu constater moi-même lorsque, en voyage dans les Antilles dans les années 70, j'ai eu l'occasion de diner près d'un officier allemand, conducteur de char dans la forêt des Ardennes en 1945. Personne ne semble être capable de se départir d'un pareil vécu. Quelles histoires exemplaires que ces vies d'hommes et de femmes, face aux pires sévices!

RD

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