vendredi, mai 20, 2011

 

Vieillir comme Denise Filiatrault


Les 80 ans de Denise Filiatrault ont été fêtés en grande pompe lundi soir dernier, en compagnie de sa famille, de ses amis et de ses collègues

Article de Nathalie Petrowski, La Presse, 18 mai 2011
Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

« Si jamais je m'y rends, je veux avoir 80 ans comme Denise Filiatrault. Je veux porter de grandes boucles d'oreilles et des petits bottillons noirs et être aussi élégante et gracieuse que Denise à la fête-surprise que m'organiseront ma famille et mes amis. Je veux qu'il y ait du champagne, de la gaieté, de l'effervescence, des éclats de rire, des gens que je connais depuis toujours et des jeunes pleins de vitalité que je viens à peine de rencontrer. Je demande sans doute l'impossible, mais vous savez quoi, tous les amis et complices de Denise, à qui j'ai parlé le soir de sa fête au Rideau Vert, rêvent de la même chose aussi. Si je n'ai pas entendu 100 fois les gens s'écrier que si c'était ça, être octogénaire, alors vivement mes 80 ans, je ne l'ai pas entendu une fois. Et pour cause! Cette femme, cette Grand Jaune et cette Grand Jeune, Miss Radio Télévision 1960, inoubliable dans Les Plouffe comme dans Moi et l'autre, cette damnée Manon, sacrée Sandra qui nous a séduits, charmés, fait mourir de rire, est un miracle, un modèle, une source inégalée d'inspiration.

Mais il ne faudrait pas croire que vieillir comme Denise est facile. Que non! Vieillir en beauté et en vitalité, sans devenir sénile ni gâteuse, sans se soumettre au cliché de la petite vieille à marchette qui joue au bingo et se nourrit à la moulée, est avant tout un art. Pour y arriver, il faut du travail, de la volonté, de la discipline et du talent. Il faut savoir reconnaître les tournants de sa vie et savoir prendre la bonne sortie pour mieux revenir. À cet égard, le parcours de Denise Filiatrault est exemplaire. Elle aurait pu devenir une actrice vieillissante qui attend des rôles qui ne viennent plus et qui ratatine dans la nostalgie et l'amertume, en se faisant lifter à l'infini. Elle a préféré aller voir ailleurs si elle y était.

J'ai connu Denise il y a plus de 30 ans. J'étais une jeune journaliste échevelée, et elle, la tenancière du restaurant Le Pichet, rue MacKay. La série Moi et l'autre n'était plus en ondes depuis plusieurs années et j'ai cru à tort que Denise voulait passer le reste de sa vie à servir des steaks tartares, des moules et des frites. À l'époque, Denise se gardait bien de dire que son expérience de restauratrice n'était qu'une parenthèse avant d'entreprendre un nouveau chapitre de sa vie. Peut-être croyait-elle sincèrement qu'elle coulerait jusqu'à la fin des jours paisibles et heureux avec Horst au Pichet, mais j'en doute. Elle savait déjà que passé un certain âge, la meilleure façon pour une actrice de continuer à vibrer, c'est d'écrire elle-même les répliques.

Ses débuts à la télé comme auteure à part entière n'ont pas toujours été couronnés de succès. Si je me souviens bien, la critique n'a pas été très tendre pour Chez Denise ni pour Le 101 ouest, avenue des Pins. Mais même si Denise rageait de voir ses émissions dénigrées, même si personne ne lui accordait le mérite d'avoir engagé le tout premier Noir de la télé québécoise et d'avoir changé la destinée de Normand Brathwaite, elle a tenu bon. Envers et contre tous. Elle a continué à creuser son sillon d'auteure et de metteure en scène, de se réinventer, en somme. Plus tard, la télé l'a ramenée au théâtre, puis au cinéma. Depuis les salles de répétition des théâtres jusqu'aux plateaux de cinéma, elle n'a jamais perdu une chose essentielle: la conscience aiguë du public, son seul roi et maître. C'est ainsi qu'au fil des ans, grâce à une première perche tendue par Gilbert Rozon de Juste pour Rire, puis grâce à la productrice Denise Robert (la première à lui faire confiance comme réalisatrice) et enfin grâce au Rideau Vert qui lui a offert la direction artistique en 2004, Denise a réécrit sa vie, enterrant l'actrice pour mieux faire naître la créatrice. À l'âge où elle aurait pu prendre sa retraite, elle s'est mise à enchaîner les productions et à bâtir une oeuvre populaire et grand public qui, grâce à son goût sûr et à son sens infernal du rythme, est spectaculaire, rassembleuse, peut-être un brin racoleuse, mais jamais, au grand jamais, quétaine.

Les années ont filé trop vite, Denise a avancé en âge, mais sa force a été de rester active, créative, impatiente, effervescente, débordante de projets, entourée de jeunes qu'elle a découverts, formés, propulsés, toujours à l'affût, toujours dans le coup. Pour certains, la vieillesse est un naufrage. Pour Denise, ce fut, et c'est encore, une renaissance.

Bonne fête Denise. Puisse ton exemple lumineux nous inspirer pendant encore longtemps. »

RD


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