lundi, octobre 24, 2011

 

Longévité : frapperons-nous bientôt le «mur invisible» ?

 Article de Jean-François Cliche, Le Soleil, 22 octobre 2011

Verra-t-on un jour un humain vivre 130 ans ? Peut-on envisager qu’il sera «normal», éventuellement, de vivre jusqu’à 100 ans ?

Si la tendance (des dernières décennies) se maintient, comme disait l’autre, la réponse à ces deux questions est un retentissant «oui». Mais il n’est pas si sûr qu’elle puisse se maintenir : l’espèce humaine semble être «programmée» pour ne pas dépasser un certain âge. Mais lequel ? Et pourquoi ?

Dans sa dernière livraison, les Données sociodémographiques en bref de l’Institut de la statistique du Québec soulève la question et fournit quelques éléments de réponse. Ainsi, si l’on se fie à l’âge modal au décès (soit l’âge auquel on décède le plus fréquemment), il semble bien que l’on approche de l’âge maximal, du «mur invisible» de la longévité que l’humanité ne peut pas dépasser.

  Comme le montre le graphique ci-contre (plus de détails dans la version originale de l’ISQ), en effet, si l’âge modal au décès a nettement augmenté depuis les années 30 (de 76 à 89 ans chez les Québécoises), la courbe s’est aussi considérablement resserrée, ce qui signifie que l’âge modal varie moins qu’avant, soit exactement ce qui doit se passer si l’on s’approche d’un plafond. Or, les chiffres de l’ISQ montrent que cette tendance au resserrement s’est arrêtée dans les années 2000 au Québec — seulement pour les femmes, mais on observe le même phénomène au Japon, ce qui suggère que le mur invisible est peut-être plus loin qu’on le croit, ou qu’il n’existe pas.

J’ai donc posé la question à plusieurs spécialistes du vieillissement. Leur réponse dans mon article paru ce week-end dans Le Soleil

Soixante ans. Puis 75. Et maintenant presque 90. Voilà plus d'un siècle que la médecine allonge la vie, petit à petit. À tel point, d'ailleurs, que chez les femmes québécoises, l'âge le plus fréquent au décès est maintenant de 89 ans. Mais com me toute bonne chose, celle-là doit bien avoir une fin, quelque part. Mais où? Jus qu'à quel âge la science pourra-t-elle repousser l'espérance de vie humaine?

D'après des calculs récents de l'Institut de la statistique du Québec (ISQ), il semble que l'on s'approche de plus en plus d'une sorte de «mur invisible», c'est-à-dire d'une longévité maximale, programmée dans nos gènes, qu'Ho­mo sapiens ne peut pas dépasser, de la même façon qu'une mou­che ne pourra jamais vivre plusieurs années.

Dans la dernière parution de Données sociodémographiques en bref, le démographe de l'ISQ Frédéric Payeur a compilé (entre autres choses) le nombre de décès survenus depuis 1930 pour chaque âge - uniquement pour les femmes, mais la tendance est essentiellement la même pour les hommes. Sans surprise, on y constate que l'«âge modal au décès», soit l'âge auquel on meurt le plus souvent, est passé de 76 ans chez les femmes en 1930-1934 à pas moins de 89 ans en 2005-2009. Mais comme le montre le graphique en page 15, la courbe de l'âge au décès était beaucoup plus évasée dans les années 30, ce qui signifie que l'on décédait alors à des âges plus variés.

«Selon une hypothèse encore débattue par les spécialistes du domaine, la concentration accrue du nombre de décès autour de l'âge modal signalerait l'existence d'une sorte de "mur invisible" empêchant de repousser indéfiniment l'âge au décès le plus commun», écrit M. Payeur.

Cependant, ajoute-t-il, cette courbe semble avoir cessé de se resserrer dans les années 2000, phénomène que l'on observe aussi au Japon et qui sous-entend que le «mur invisible» est plus loin qu'on le pense, ou peut-être même carrément que «[ce mur] n'existe pas».

Consensus

Alors, peut-on imaginer plus ou moins réalistement que l'on vivra, un jour, jusqu'à 150 ans? Deux cents ans? Ou plus? Chez les spécialistes du vieillissement consultés par Le Soleil, le consensus est très clair : «C'est sûr qu'il y a une limite», dit le Dr Yves Joanette, professeur à la faculté de médecine de l'Université de Montréal et directeur scientifique de l'Institut de recherche sur le vieillissement du Canada. «Maintenant, où se situe-t-elle? On ne le sait pas exactement, mais on soupçonne qu'elle se trouve vers la fin des chiffres du tableau [de l'ISQ], autour de 105-110 ans. On ne connaît personne qui a, disons, 138 ans, mais il y en a quand même beaucoup qui sont centenaires. Alors, ça veut dire qu'il se passe quelque chose entre 100 et 110 ans, il y a des mécanismes qui semblent se mettre en jeu, une espèce de préprogrammation des cellules, peut-être, [ou d'autres facteurs qu'il reste à élucider].»

D'ailleurs, d'après d'autres calculs de M. Payeur, une personne qui souffle ses 80 bougies au Québec de nos jours a entre 6 et 8 % des risques de décéder avant son prochain anniversaire; à 100 ans, la probabilité de décès dans les 12 mois augmente à environ 30 à 32 %.

Repousser la fin

Jusqu'à maintenant, les progrès de la médecine n'ont fait «que» nous rapprocher de ce mur invisible - ce qui n'est pas rien, évidemment. Mais comme l'«âge de péremption» de l'humanité est en vue, la prochaine question qui se pose est celle de savoir si l'on peut repousser cette fameuse limite, plutôt que de s'en approcher.

En biogérontologie, il se trouve quelques «optimistes», pour rester poli, comme l'autodidacte anglais Aubrey de Grey et l'ostéopathe américain Ronald Klatz, qui parlent de «1000 ans», voire d'«éternité virtuelle». Mais le fait est que l'on connaît encore très mal ce qui «bloque» la longévité humaine; malgré d'énormes progrès, on est encore loin de manipuler cette limite.

«On a maintenant une espèce de microanatomie moléculaire du vieillissement, on voit plein de choses qui se passent, des parties de cellule qui s'abîment, des processus qui vont moins bien. On voit tout ça, mais on ignore la cause primaire qui est derrière (s'il y en a une)», explique Siegfried Hekimi, biologiste de McGill et spécialiste du vieillissement.

Et des «choses qui se passent», il y en a beaucoup et de toutes les sortes. À la vue d'une liste aussi disparate de signes de vieillissement, on pourrait penser que les causes du vieillissement sont multiples et qu'il sera très difficile de repousser le «mur invisible». Mais d'un autre côté, ce n'est peut-être pas un hasard si tous ces facteurs placent la limite de longévité humaine à peu près au même endroit : ou bien ils ont coévolué ou alors il y a bel et bien un facteur-clé qui déclenche tous ces processus.

Or, «il y a des raisons de penser qu'il y a une ou peu de causes primaires du vieillissement, dit M. Hekimi. On le déduit d'expériences sur des modèles animaux, où avec seulement une poignée de manipulations assez simples, on peut multiplier la durée de vie de certains animaux. [...] Par exemple, dans le cas du nématode Caenorhabtidis elegans [ver minuscule très utilisé en recherche N.D.L.R.], en mutant un ou deux gènes, on a réussi à augmenter sa durée de vie jusqu'à cinq fois».

Cependant, nuance-t-il, il est beaucoup plus difficile d'obtenir des grands effets sur les souris, organismes beaucoup plus proches de nous, «mais on obtient quand même de petits effets de quelques dizaines de pour cent».

Sur une vie humaine, dit M. Hekimi, ce serait déjà pas mal du tout, mais il n'est pas sûr que cela soit transposable à l'homme, et cela risque d'être impossible à tester scientifiquement de toute façon.

Il est, par exemple, connu depuis longtemps qu'en privant les souris de nourriture (jusqu'à un certain point), on augmente leur longévité de manière notable, illustre Frédéric Picard, spécialiste des maladies liées au vieillissement de la faculté de pharmacie de l'Université Laval. Mais allez tester ce genre de «traitement» sur toute une vie humaine...

En outre, dit-il, même si une pilule était inventée, «il ne serait pas éthique de donner un placebo à des gens pendant toute leur vie».

Sans compter le fait, enchaîne M. Picard, que «souvent, en biologie, quand on améliore quelque chose dans un organisme, on empire autre chose. [... Par exemple] quand on empêche une cellule de mourir, souvent on augmente sa prolifération, et là on pense tout de suite au cancer...»


Autres sources :

ROBIN HOLLIDAY. «The Extreme Arrogance of Anti-aging Medicine», Biogerontology, 2009, 10 (223-228).
ALISON RAMSEY. «Longue vie aux oxydants!», En tête, 2011, http://publications.mcgill.ca/entete/magazine/longue-vie-aux-oxydants.

RD

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