jeudi, novembre 13, 2014

 

L'industrie de la mort au Québec en pleine mutation



Article de Valérie Lessard, Les Affaires, 1 nov. 2014


Alors que le nombre de décès dépassera d’ici 20 ans le nombre de naissances au Québec, l’industrie de la mort se prépare à accueillir une clientèle croissante. Mais pour l’instant, les salons funéraires sont surtout forcés de revoir leurs services afin de s’adapter aux changements de rites, comme en témoigne le « fast-food funéraire » par lequel les familles tentent à tout prix d’accélérer leur deuil et de passer à autre chose.

Chaque année et depuis cinq ans, le nombre de décès fluctue autour de 60 000, mais « il augmentera de façon importante au cours des prochaines décennies […] conséquence de l’arrivée des générations du baby-boom aux âges de forte mortalité », a indiqué l’Institut de la statistique du Québec en septembre dans son récent rapport « Perspectives démographiques du Québec et des régions, 2011-2060 ».

Selon les tendances des démographes, le Québec passera le cap symbolique des 100 000 décès en 2043. Dans plusieurs régions du Québec, le nombre de décès dépassera le nombre de naissances dès 2020, tandis qu’en Gaspésie, au Bas-Saint-Laurent et en Mauricie, c’est déjà chose faite. De manière générale, c’est en 2034 que le point de bascule sera atteint au Québec.

L’espérance de vie joue des tours

Dans l’industrie funéraire, on ne s’emballe pas trop face aux projections de décès des prochaines décennies. La Fédération des coopératives funéraires du Québec, qui regroupe 23 coopératives funéraires dans la province, reste prudente quand on évoque l’avenir florissant des entreprises liées à la mort. « Le boom de clientèle, ça se produit et ça ne se produit pas », explique le directeur général de la Fédération, Alain Leclerc. Selon lui, le vieillissement de la population commence à se faire sentir, mais pas de façon significative, notamment en raison de l’espérance de vie qui augmente. Le démographe de l’Institut de la statistique, François F. Payeur, abonde dans le même sens, faisant valoir que les données liées à l’espérance de vie réservent souvent des surprises. « Depuis longtemps, les démographes ont eu tendance à sous-estimer l’évolution de l’espérance future en raison de la constance inattendue des gains aux grands âges [imputables surtout au recul des maladies cardiovasculaires] », explique-t-il.

Par exemple, il y a une vingtaine d’années, les projections des décès pour 2011 avaient été établies à 67 000. En réalité, cette année-là, ce sont 60 000 personnes qui sont mortes au Québec. « Les hommes gagnent environ 4 mois par année depuis 1995-1997 et les femmes environ 2,2 mois, ce qui représente 8 heures par jour chez l’homme et près 4 heures chez la femme », illustre le démographe.
 
Un problème de relève

Pour M. Leclerc, les véritables défis qui touchent les entreprises mortuaires sont liés à la mutation de leur industrie, qui se constate tant chez les acteurs du milieu que dans les rites funéraires. « Un des gros phénomènes qu’on observera dans les prochaines années, c’est la consolidation des entreprises », dit-il. En ce moment au Québec, on compte près de 300 entreprises funéraires, et bon nombre d’entre elles sont de petites compagnies familiales. « Je compare la situation au problème de relève dans les fermes familiales », soulève le directeur général de la Fédération. À l’instar de sa clientèle, le domaine mortuaire connaît un vieillissement parmi les propriétaires de maisons funéraires.

« Les enfants ne souhaitent pas nécessairement prendre la relève et travailler sept jours sur sept, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit », dit-il. De plus, la nouvelle génération qui souhaiterait poursuivre les activités de l’entreprise familiale ne peut assurer le financement nécessaire à l’acquisition de l’entreprise. Pour ces raisons, bon nombre de maisons funéraires sont achetées par des compagnies américaines qui leur font des offres alléchantes. « C’est triste, parce que dans plusieurs régions les gens ont le choix entre 2 ou 3 entreprises, mais ils ne savent pas qu’elles appartiennent toutes à la même compagnie américaine, puisqu’elles ont des noms à consonance québécoise », ajoute M. Leclerc.

L’ère de tous les possibles

Du côté de la clientèle, l’arrivée des baby-boomers sur le marché funéraire accentuera les changements déjà observés en ce qui concerne les rites mortuaires. Lorsque la religion faisait encore partie intégrante des pratiques funèbres, le modèle de base du déroulement d’une cérémonie funèbre se résumait ainsi : une, deux, voire trois journées d’exposition du corps au salon funéraire, une messe de funérailles à l’église, suivie de l’inhumation au cimetière. Aujourd’hui, les demandes sont multiples et les cérémonies religieuses sont nettement moins nombreuses. Selon l’Association des évêques catholiques du Québec, 23 000 funérailles (religieuses) ont été célébrées sur un total de 60 000 décès en 2013. L’année précédente, on a organisé 3 000 funérailles de moins pour un même nombre de morts. M. Leclerc rappelle que la génération des baby-boomers est celle qui a rejeté la pratique de la religion catholique. « Les baby-boomers ont tout décidé de leur vivant. Ils veulent déterminer comment ça va se passer lorsqu’ils seront morts. »

« On est à l’ère de la réinvention du modèle de la maison funéraire », remarque de son côté la directrice générale de la Corporation des thanatologues du Québec, Nathalie Samson. Tant les personnes endeuillées que les directeurs funéraires sont sur le mode essai-erreur pour redéfinir la façon de vivre un deuil et saluer une dernière fois la personne chère qui est disparue. En l’absence de religion pour encadrer le processus, les familles endeuillées font maintenant face à un éventail de possibilités lorsque survient la mort d’un proche. « Il y a beaucoup de possibilités. La famille endeuillée a donc beaucoup de décisions à prendre », indique M. Leclerc.

Aujourd’hui, au Québec, une personne sur deux choisira une urne plutôt qu’un cercueil. Selon des données avancées par la Fédération des coopératives funéraires, dans les grands centres urbains, c’est jusqu’à 80 % de la clientèle qui préfère la crémation. Pourquoi ? Une question de mœurs, répond son directeur général. « Les mœurs évoluent. Vous savez que l’embaumement des corps est une pratique typiquement nord-américaine. Les Européens qui arrivent ici et qui assistent pour la première fois à des funérailles où le corps est embaumé sont scandalisés. »
 
Trop pressés pour être en deuil

Les raisons qui motivent les familles à choisir la crémation peuvent être multiples, mais Nathalie Samson remarque que cette option est souvent perçue comme étant la plus rapide. Un phénomène qu’on a nommé « fast-food funéraire ». « Les gens croient à tort que, lorsque survient le décès d’une personne aimée, s’ils font ça vite, ça fera moins mal. Malheureusement, ça ne fonctionne pas comme ça. » Les rituels funéraires sont nécessaires au processus de deuil, rappelle Mme Samson. Elle reste toutefois optimiste pour l’avenir, car elle constate, par son organisation, que les gens commencent à revenir à certaines traditions.

« Nous avons de plus en plus de demandes de cérémonie [non religieuse] en l’honneur de la personne décédée », remarque cette dernière. C’est d’ailleurs un aspect nouveau qui est désormais compris dans la formation des thanatologues.

Quelle que soit la forme que prendront les obsèques des défunts ces prochaines années, Mme Samson rappelle l’essentiel pour traverser un deuil : il faut prendre le temps de se réunir, accepter qu’un deuil fasse mal, car « c’est un passage obligé de la vie ».

Selon le document réalisé en 2010 par la Fédération des coopératives funéraires, « Le marché funéraire au Québec », le marché funéraire du Québec était réparti de la façon suivante : 60 % d’entreprises familiales, 15 % de coopératives funéraires et 25 % de propriétés hors Québec.

RD



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